La porte grande ouverte

Au bout de cette allée je n’ai plus qu’à monter 

les trois marches de pierre 

Attends-tu dans la chambre ou es-tu attablée 

seule dans la cuisine

lis-tu le journal, le café fumant sur ta bouche

as-tu posé ma tasse devant toi

et le sucre et la confiture et le pain brioché 

que tu aimes  tant est-il chaud ?

Je vois les carreaux clairs, tu as nettoyé la maison

et fleuri d’un bac le perron

tu as changé les rideaux il me semble 

je ne connais pas leur couleur 

mais ce bleu profond te ressemble

oui je sais… tu pensais à mes yeux

 

Où te tiens-tu cachée, je ne veux pas venir encore

il faut que tu m’espères, que tu t’agites un peu

inquiète, que du plat de la main tu tapotes 

le bois de cette table

que ton front se plisse, rembruni, 

deux rides de plus à tes yeux, c’est bien peu

tu mordilles tes lèvres et ta moue que je n’aime pas

va brouiller ton humeur

Ma chérie je suis là près de toi, tu devrais le savoir

je viens toujours très tôt 

tu imagines mal et ton horloge ment 

il faut la remonter 

si tu veux que le temps passe un peu

mais tu ne le veux pas

Tu préfères l’espoir tu attends 

sans patience, tu doutes, tu soupires

ta mèche de cheveux

s’agace entre tes doigts et tes sourcils froncés

te font mauvaise mine

 

Allons, je vais entrer, mon sac jeté sur le parquet 

et ma veste vite enlevée

je vais te serrer contre moi, embrasser 

tes lèvres et te regarder rire

sentir partout sur moi ton odeur, sur ma bouche

mes bras, sur ma chemise

emprisonner tes mains et te boire des yeux

te tenir toute entière, écouter

ta voix qui reproche peut-être, qui prie, qui remercie

parle plus fort, dis-moi

pourquoi ces tremblements, ces larmes, voilà 

que tu pleures et tu ries à la fois

Cela me fait doux et chaud, et je ne sais pourquoi

je suis fier et de toi et de moi

Je crierais je crois si je n’avais peur

de faire peur au chat et de te faire peur

si je ne craignais pas de me sentir trop jeune

ou trop heureux de tout

de casser quelque chose quand tout est si fragile

alors, je serais fou !

Oui, je veux te reprendre, te laisser aller contre moi

rouler sur le lit avec toi

Me perdre quand ton corps s’enroule autour de moi

que ta bouche s’entrouvre 

Sur mon ventre et que soudain le poids 

de tes jambes et de tes bras s’accroît

Te sentir humide et fondante, te faire mal un peu

me blesser sur tes griffes 

T’ouvrir en deux, me déchirer en toi, n’entendre 

que tes cris et respirer ton souffle 

Hurler contre ta peau, gémir ton nom, écraser 

tes seins sous ma bouche 

Avais-tu ce regard notre première fois 

quand je te soulevais légère, consentante

ou fermais-tu les yeux en t’accrochant à moi

la fièvre qui me prend te prenait-elle aussi 

et savais-tu alors que le soir tomberait ?

 

Moi je ne savais rien, j’étais un arc tendu

le but était lointain, je ne le voyais pas, ou mal 

ce qui revient au même, et toi le voyais-tu

tu te perdais si vite, sans effort, changeante 

un peu pressée, tu avais des tourments

dont tu ne disais rien

tu préférais sourire et m’embrasser,

t’amuser de mes doutes

quand je me tourmentais d’inutiles soupçons

et de vaines alarmes. 

Car tu m’aimais et je t’aimais, mais pas assez ou mal

ce qui revient au même, je ne connaissais pas

le goût de ton désir quand le sel de ta peau 

se dissout sur ma langue et j’ignorais

que je pouvais parcourir de frissons, épuiser 

de caresses et de soupirs ton coeur.

Mais je savais déjà, mon amante amoureuse

que tu avais du goût pour mes baisers

Et puisque nous y sommes, aux baisers, parlons-en 

ou plutôt taisons-les l’un à l’autre soudés

étroitement, tu sais comme c’est tendre 

et doux, et violent quelquefois

 comme c’est toi et moi, chez nous. 

 

Au bout de cette allée, la porte grande ouverte.

2019

© 2018 by catherine etchepare 

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