Duetto

Son oreille parfaite ayant trouvé le la

elle se tenait droite et ses yeux regardaient

fixement le parterre qu’elle ne voyait pas

cherchaient-ils le fauteuil où j’étais installé ?

 

Son bras s’arrondissait, elle levait l’archet

elle allait s’élancer tout au bord de la scène

son menton délicat posé près du cordier

elle fermait les yeux, sa bouche s’entrouvrait 

ses petits doigts placés sur la touche d’ébène

son poignet si léger tirait, puis sautillait

 

Son corps accompagnait d’un souple mouvement

sa main gauche pincée sur la corde de ré

– sa main droite levée reprenant son élan –

elle frôlait la table, soudain glissait dessus

son regard se perdait en suivant les aigus  

qui montaient vers le ciel avec le démanché

 

Quand elle disputait à l’orchestre sa voix

au delà des bassons, des flûtes, du hautbois

le piano et les cuivres soulevaient sa passion

vers les cordes plus graves et vers les percussions

et quand le mouvement amorçait son final

elle semblait voler sur l’éclat des cymbales 

 

Je me mettais debout, j’avais le coeur battant 

et je l’applaudissais à rompre les tympans

elle me souriait – l’instrument tête en bas –

son buste se pliait, elle ouvrait grand les bras

et l’archet s’agitait au-dessus du plancher

tandis qu’elle baissait le cou et saluait

Son ardeur était mienne, je l’avais en partage

prise à mes propres songes, retenue en otage

le même sang c’est vrai, s’écoulait dans nos veines

et la jeunesse en moi s’accordait à la sienne 

parce que j’étais son père, qu’elle était mon enfant

et que mon coeur l’aimait d’un fier attachement

Âme soeur de mon âme, ma jeune musicienne

sous ses doigts se fermaient les blessures anciennes

elle était vive, douce et me rendait heureux

je voyais l’avenir resplendir dans ses yeux

porteur d’une promesse qui brûlait en secret

telle une flamme pure dans mon coeur entêté

Sa vie s’est engagée sur un autre chemin

elle a fermé l’étui sur son sceptre de reine

elle ne sera jamais – ce n’est pas son destin – 

premier violon solo. Et cela me fait peine.

2020

© 2018 by catherine etchepare 

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